Dimanche 27 mai 2012 7 27 /05 /Mai /2012 21:21

Un renard à mains nues est un recueil de 34 nouvelles plutôt étonnantes signées Emmanuelle Pagano. Le titre évoque d’une part la nature, souvent présente dans l’écriture et d’autre part une certaine étrangeté, que l’on retrouve tout au long du livre.  Les personnages, souvent paumés par rapport à notre société actuelle (synonyme de vitesse, négation de l’Autre et de la Nature, préoccupations mercantiles diverses et variées dominantes…) se racontent en livrant des bribes de leur vie. Il est vrai que ces personnages, s’ils semblent paumés, sont souvent décalés comme l’indique le texte de la quatrième de couverture rédigé par l’auteur : « Les personnages de ces nouvelles ne se trouvent pas au milieu du récit, ils marchent dans les marges, se tiennent au bord de leurs vies, de leur maison, de leur pays, au bord des routes, à côté de leurs familles, de leur mémoire, à la lisière de l’ordinaire et de la raison, comme il leur arrive de faire du stop : au cas où on s’arrêterait pour les prendre. Je les ai pris dans mon livre. »

On y croise un vagabond qui s’invente des histoires de famille russe (« le Mensonge des raboteurs de parquet »), une femme qui découvre à la mort de sa mère un secret de famille (« la folie domestique »), une bénévole du don du sang (« Donneurs »), un auto stoppeur qui a trouvé le truc pour obliger les conducteurs à l’emmener (« Nos angles morts »), un trieur d’ordures ressassant une passion terminée (« Tomber d’elle »), une femme vigile dans un hypermarché (« Vigile »)… Des situations que nous pourrions vivre, dans lesquelles on se reconnaît forcément.

Beaucoup de personnages lecteurs sont récurrents dans ce recueil. Ce sont des portraits sensibles,  souvent de lectrices comme cette femme qui cherche consciencieusement les traces concrètes maculant les pages de ceux qui l’ont précédée, prosaïquement chocolat, sang et autres curiosités (« les paillettes »).

Les nouvelles se répondent les unes aux autres, très souvent un personnage qui apparaît dans l’une d’entre elles est développé dans une autre. Des situations le sont également, les différents morceaux de ce recueil peuvent donc être considérés comme appartenant à un tout. Emmanuelle Pagano amalgame, relie, concentre les nouvelles.

« Je pédalais jusqu’au milieu du lac pour y lire à l’abri des autres, mais pas trop loin d’eux quand même. Je restais toujours dans les parages, parce que c’était là, près des clapotis de l’eau contrariée par leur énergie, près des moqueries familiales, que je grandissais chaque été. » (« La Préférée du lac »)

Ce qui apparaît pour moi, après la découverte de ce livre, c’est la voix singulière qui en émerge, faite d’un mélange de douce folie et d’extrême sensibilité face à des détails, du quotidien ou enfouis dans la mémoire de tel personnage. Le point de départ est souvent réaliste et puis l’écriture nous emmène ailleurs, dans un monde curieux, surprenant.

Une belle découverte.

«   J’aime les interférences de toute façon, les intrus, les curiosités, j’aime quand un monde étranger s’invite dans le nôtre, comme ces talons au bord de la falaise, ou encore des paillettes de petite fille découvertes collées dans les pages d’un livre difficile emprunté à la biblio. Quand je tourne des pages c’est toujours pour découvrir de touchantes ingérences, des interactions, des inattendus. Parfois il n’est pas nécessaire de tourner des pages, il suffit d’être à l’écoute ». (« Les mots des gorges »)

Par Flora - Publié dans : L'attrape-livres
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Samedi 12 mai 2012 6 12 /05 /Mai /2012 21:37

Le roi n'a pas sommeil me laisse en mémoire de très bonnes impressions, une lecture limpide et heureuse. Ce roman estomaque par la maîtrise du récit, surtout quand on découvre l'âge de son auteur (22 ans).  

J'ai éprouvé beaucoup de plaisir à suivre une fiction bien ficelée, où tout se tient et plutôt bien. Cécile Coulon choisit de dérouler l'histoire au fur et à mesure, de dévoiler progressivement l'intrigue à partir du point suivant : Thomas, un jeune homme se retrouve menottes aux mains. Qu'a-t-il fait ? Que lui est-il arrivé ?     

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Ce que je retiens surtout avec ce livre, c'est l'atmosphère que Cécile Coulon parvient à créer. Elle fait émerger tout un univers, difficile à définir, avec de la violence bien entendu mais aussi d'autres choses comme la fatalité, le poids de l'hérédité... Un peu comme ce qui émane de Thomas Hogan, "il y avait quelque chose de son père en lui, un mauvais sang qui roulait dans ses veines, l'écume avant l'orage". 

Le roi n'a pas sommeil, c'est l'histoire de ce fils, Thomas, dont le père meurt avant qu'il ne grandisse tout à fait. Autour de lui gravite quantité d'êtres, parfois faiblement esquissés mais avec un sens du détail très marqué. Et il ne faut surtout pas occulter l'endroit où il vit, le vaste domaine, habité par de nombreux animaux : "Autour de la propriété, de grands sapins s'étiraient, leurs branches roulaient dans la brume. Ils semblaient danser les uns avec les autres. Des odeurs de sève et d'écorce mouillée s'échappaient de leurs troncs, envahissaient les herbes folles, embaumaient l'air comme un drap lavé à l'eau tiède."

La géographie du roman n'est pas précisée, les noms des lieux évoquent une petite ville des Etats-Unis, à l'époque des années trente peut-être. 

Un beau roman, âpre et noir, qui laisse augurer d'autres textes, autant de mondes futurs prometteurs, très prometteurs, pour Cécile Coulon. 

Le roi n'a pas sommeil, Cécile Coulon, éditions Viviane Hamy, 141 pages, 17€

Par Flora - Publié dans : L'attrape-livres
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Vendredi 11 mai 2012 5 11 /05 /Mai /2012 22:38

EAh si j'étais président !n ces jours post-présidentiels, je me devais de présenter cet album de circonstance : Ah, si j'étais président ! de Catherine Leblanc et Roland Garrigue chez p'tit Glénat.

Ce grand album est un pur délice, une petite gâterie pour les petits comme pour les grands !

Un enfant, qui rêve d'être président, présente son programme et décline ses mesures, toutes plus importantes les unes que les autres :

- "la garde républicaine nous apporterait des gâteaux"

- "j'enverrais les parents à l'école"

- "je ferais construire des cabanes dans les arbres des rues et des jardins"

- "je ferais installer un toboggan géant sur la tour Eiffel"...

Les dessins malicieux de Catherine Leblanc de Roland Garrigue sont magnifiques et m'ont fait penser à ceux de Quentin Blake.  

Ah si j'était président !    Editions Glénat 

Blog de Catherine Leblanc


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Lundi 30 avril 2012 1 30 /04 /Avr /2012 23:22

Comme un frère décrit la fascination qu'éprouve Diane, la narratrice du roman, pour son oncle par alliance Jacques Fesch, personnage réel, mort guillotiné en 1957 à la suite d'un casse raté et après avoir tué un policier dans sa fuite. Elle ne l'a pas connu et pourtant elle est obsédée par ce personnage : "Je pense à Fesch, à la mère de mon père. Ils me sont inconnus mais me hantent, se rejoignent, palpitent et se serrent l'un près de l'autre en moi comme un organe malade. Je ne comprends pas pourquoi. J'avance pas à pas, page après page." Le lecteur suit alors l'enquête minutieuse de Diane qui explore les multiples traces de ce passé, les photos de famille, les lettres que Jacques envoie à sa grand-mère, les comptes-rendus de son procès, les articles de l'époque qui évoquent cette sombre affaire. En un peu plus de deux cent pages, Stéphanie Polack réunit les pièces à charge, les examine et les assemble plus d'un demi siècle après les faits. Le résultat est étonnant : cette juxtaposition d'éléments permet de réhabiliter son oncle, mieux, de le sortir de l'oubli, quoique sa conversion  au catholicisme durant ses années de prison l'a rendu célèbre, au point que l'église catholique envisagerait de le béatifier*.   

9782234063907-G.jpg Stéphanie Polack, l'auteur de ce roman (puisque c'en est un, curieusement) choisit la fiction pour évoquer ce personnage. Et parallèlement, elle insère dans cette double quête, familiale et historique, des passages où son double narratif, Diane, décrit des parcelles de sa vie, insufflant au récit un mélange des genres étonnant. Certains passages sont bien écrits, à l'instar de celui-ci, mais j'avoue que cette prose, que j'ai trouvé de prime abord intense et parfois intimidante, au final m'a souvent laissée de marbre et d'ailleurs en le reproduisant, je trouve qu'il y a des effets de style, sauf sur la fin)  : "Pour Antigone, l'existence n'est abordable, ne peut être vécue et réfléchie, que de cette limite où, déjà, elle a perdu la vie qui aurait pu être la sienne, où, déjà, elle est ailleurs, en deçà ou au-delà, mais de là, elle peut la voir cette vie, et la vivre - malgré tout -, sous la forme de quelque chose qu'elle aurait déjà perdu. Peut-être est-ce d'ailleurs l'illusion, le sanctuaire halluciné dans lequel n'importe qui campe lorsqu'il lit ou travaille, lorsqu'il écrit, les enjeux sont ceux-là, peut-être : renoncer, violer, franchir les limites, se recueillir, dire non, exhumer des hantises et enterrer des morts, et le faire, si possible, dans une liturgie païenne et froide qui n'appartient qu'à soi."  

En concentrant le récit autour du guillotiné, elle aurait peut-être gagné en intensité car son enquête post-mortem est très réussie et frappe par son acuité. Son regard d'une femme d'aujourd'hui sur une autre époque, celle des années de l'après guerre, est presque celui d'une historienne, qui soupèse les faits, suppose des trajectoires et trace des hypothèses. Par contre, lorsque Diane évoque sa vie, on est souvent dans le flou, les personnages qui l'entourent ne sont pas suffisamment esquissés...   

Au final, un récit, qui navigue entre roman intime (pas super intéressant) et quête autant familiale que documentaire (bravo !). 

Comme un frèreStéphanie Polack, Stock, 224 pages, 18 €

* un article de 1994 dans l'express sur Jacques Fesch 

L'émission de France Culture "la dispute" sur ce livre : ici

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Dimanche 1 avril 2012 7 01 /04 /Avr /2012 19:50

 

Quand j'ai vu "d'après le roman de Marcel Aymé" sur la page de couverture, je me suis dit que cette bande dessinée risquait de me plaire. Quand j'ai lu le texte que le dessinateur insère avant d'entrer dans le vif du sujet, cela m'a renforcé dans mon choix : "lorsque j'ai découvert ce roman de Marcel Aymé, j'eus le sentiment d'une rencontre". Cela m'a tout de suite touchée car il y a de cela bien longtemps, j'eus également un gros coup de cœur pour ce même auteur, en lisant son roman les Tiroirs de l'inconnu (mais j'en reparlerai une autre fois). Cyril Bonin a donc adapté un autre roman de Marcel Aymé, la Belle image, publié en 1941 et moins connu qu'Uranus ou le recueil de nouvelles le Passe-muraille.

 

Raoul Cérusier, courtier en publicité, découvre avec stupéfaction qu'il a changé de visage. D'une apparence quelconque, il devient séduisant. Ce changement extraordinaire, loin d'être une bénédiction, se révèle un casse tête. Sa vie bascule : il ne peut rentrer chez lui, sa femme ne pourrait le reconnaître. De la même façon, se rendre à son travail est impossible, sa secrétaire ne pourrait le croire. Comment se sortir de cette impasse ?

 

Évidemment, tous les thèmes de prédilection de Marcel Aymé sont présents : l'irruption du fantastique dans le quotidien, l'amour et ses leurres, la sincérité dans les relations humaines...

 

L'histoire est racontée avec brio. On ressent très bien l'angoisse du personnage, qui hésite entre une nouvelle vie qui s'offre à lui, et la reconquête de tout ce qui fut son passé, en commençant par la décision de séduire sa femme, qui pense tromper son mari...

 

"C'est curieux, mais il y a comme un désaccord entre votre apparence et votre manière d'être. Il me semble qu'avec un visage comme le vôtre, vous devriez être plus sûr de vous."

 

Par contre, j'ai moins aimé le graphisme, qui loin d'être mauvais, ne m'a pas séduite. J'ai peu apprécié le choix des couleurs, toujours à peu près les mêmes, vert d'eau, ocre et marron, un peu comme sur la couverture. Dommage car sinon j'ai trouvé l'album intéressant. Je vais essayer de lire d'autres opus de Cyril Bonin, notamment son petit dernier, l'Homme qui n'existait pas (encore une histoire de perte d'identité ?) pour réviser mon jugement peut-être hâtif.

 

Pour ceux que cette BD tente, je vous incite à consulter les premières pages sur le site de Futuropolis : ici ainsi qu'un petit film de présentation, qui permet de saisir l'ambiance de l'album. Vous pouvez également visiter leblog de Cyril Bonin.

 

La Belle image, de Cyril Bonin, d'après le roman de Marcel Aymé, Futuropolis, 16 €

 

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Mardi 20 mars 2012 2 20 /03 /Mars /2012 21:30

Cela fait longtemps que les romans d'Anne Wiazemsky me tentent sans que je me décide à en lire un. En dénichant son dernier né à la bibliothèque municipale, j'ai enfin pu satisfaire ma curiosité envers cette romancière. Et donc j'ai lu Une année studieuse, texte très agréable à lire, pour plusieurs raisons.

 

A l'instar des paparazzis (qui surgissent à la fin du récit), nous suivons les traces de la jeune héroïne, Anne, âgée de dix-neuf ans, qui n'est autre que l'auteur qui raconte sa folle jeunesse. Folle jeunesse, j'exagère un peu, car Anne est une jeune fille de bonne famille, et même de très bonne famille puisqu'elle est la petite fille de l'écrivain François Mauriac, qui a si bien décrit les mœurs de la bourgeoisie bordelaise. En croisant la route d'un des cinéastes nouvelle vague les plus célèbres, Jean-Luc Godard, Anne devient elle aussi célèbre, bien malgré elle. Tout au long de cette année que décrit l'auteur, nous côtoyons les nombreuses personnalités qu'elle croise dans le sillage de Godard, ce qui est toujours amusant parce que ces personnalités redeviennent des personnes presque normales, et aussi parce ici et là nous cueillons des détails, souvent croustillants, sur leurs vies... L'écriture du roman est enjouée, sensible et retranscrit bien l'époque, les années soixante.

 

Une année studieuse est donc le récit de cette rencontre amoureuse avec Jean-Luc Godard, mais pas seulement, c'est aussi et surtout la peinture des émois de cette jeune fille particulière, partagée entre ses études, sa découverte du cinéma, sa famille qui ne voit pas -du tout- d'un très bon œil sa liaison avec cet homme de dix-sept ans de plus qu'elle. Et puis il ya le cinéma qui attire notre jeune héroïne comme un papillon vers la lumière, Bresson, Truffaut...

 

Parfois, j'ai trouvé des longueurs ou des répétitions car l'auteur tourne un peu en rond lorsqu'elle décrit ses états d'âme, entre hésitations et certitudes, joies et tristesses diverses. Mais globalement, je me suis régalée des truculences du récit, un des points forts du récit, car rien n'échappe à l’œil et à l'oreille du jeune « animal-fleur », comme Godard décrit Anne Wiazemski. Et la fin est très drôle !  

 

Une année studieuse, Anne Wiazemsky, Gallimard, 272 pages, 17 €

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Dimanche 11 mars 2012 7 11 /03 /Mars /2012 00:00

 

Comme le titre l'indique, Les raisons de mon crime est un roman noir mais sans coupable et sans cadavre, mis à part les bouteilles qui traînent ici ou là. C'est plutôt un roman inclassable, du style dérangeant et surprenant. Marianne, qui vient de perdre son emploi, retrouve Martine, une cousine perdue de vue depuis l'adolescence. Elle envisage alors d'écrire sur cette personne qu'elle idolâtrait gamine, qui s'est noyée dans les vapeurs de l'alcool. De l'écouter lui confier sa vie, tellement misérable et sans espoir. Peu à peu, la narratrice perd pied, ou plutôt, elle se sent tomber dans un gouffre, un peu comme sa cousine tout au long de sa vie : " Mais Martine ne m'a rien demandé. C'est moi qui viens lui sucer le sang, la faire parler, la faire pleurer, la sommer de m'expliquer pourquoi, bon sang ! Elle est devenue ce qu'elle est devenue." 

9782070135059_1_75 Durant la lecture, j'ai ressenti des impressions de malaise face à des descriptions plutôt dures. Je me suis fait la réflexion que la littérature omettait souvent ce genre de descriptions ou de personnages. Ici, pas de fioritures, pas d'enjolivures, certains mots sont très violents à moins que ce ne soit certaines situations ? Nathalie Kuperman ne s'interdit rien et varie les rythmes de narration. Elle alterne des récits d'enfance avec des passages réalistes et prosaïques, en lien avec mes propres préoccupations. Certains passages sont truculents, notamment lorsqu'elle évoque sa tante, la mère de Martine, une "sacrée" bonne femme, comme de nombreuses personnes la qualifièrent à son enterrement.

Ce qui m'a semblé intéressant, c'est de lire les états d'âmes de Marianne, ses souvenirs ou encore la façon dont elle s'accapare les bribes de vie que Martine lui raconte pour les retranscrire sous forme de passages fictionnels. Et parfois, derrière l'horreur, la misère, lorsqu'il semble que l'espoir s'est carapaté depuis longtemps, des sentiments fleurissent. Forts. L'amour qui semble loin, tellement loin est bien présent. L'amour qu'éprouve Martine pour sa mère non aimante, et qui la fait péter un câble lorsqu'elle meurt. L'amour de Marianne pour sa mère. L'amour, parfois coupable. Souvent. Un livre dérangeant, je me répète, mais surprenant et intéressant.   

Les raisons de mon crime, Nathalie Kuperman, Gallimard, 233 pages, 17,90€

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Mercredi 22 février 2012 3 22 /02 /Fév /2012 21:23

Tangente vers l’est est un court roman de 127 pages, « reprise infidèle d’une fiction radiophonique » élaborée par Maylis de Kerangal lors d’un voyage dans le transsibérien, en compagnie d’autres écrivains invités dans le cadre de l’année France-Russie. Le contexte est souvent intéressant lorsqu’il éclaire le texte. Ici, c’est le cas mais on peut aussi lire et apprécier Tangente vers l’est sans en connaître les conditions d’écriture.

9782070136742FS.gif Tangente vers l’est est l’histoire d’une rencontre improbable entre une française, Hélène, et un jeune conscrit, Aliocha. Tous deux poursuivent, sans le savoir, le même but : ils ne rêvent que de s’enfuir : l’un veut échapper au service militaire tandis que l’autre fuit son amant russe. Dans le train qui tangue, ils vont s’épauler et ne plus se quitter. Mais attention, cette rencontre n’est pas exempte d’une certaine violence, l’auteur échappe ainsi à une romance fleur bleue à laquelle le résumé aurait pu faire croire.

Sur ce canevas, plutôt mince, Maylis de Kerangal dénoue une prose particulière, toute concentrée sur la symbolique de lieux et coutumes russes dont le transsibérien est le fil directeur. Hélène « a de la Russie une vision tragique et lacunaire », bric à brac insolite de souvenirs et d’images, soupesés et démantelés par l’auteur. Souvent, le texte s’apparente à un récit journalistique où le lecteur découvre des parcelles de la vie en Russie : les différentes façons d’échapper au service militaire, les dissidents qui redécouvrent leur pays, et surtout la vie dans le transsibérien, les provodnitsy, hôtesses chargées du bien-être des passagers, les arrêts dans les gares… A travers le périple des deux personnages, nous sommes embarqués dans ce train dont les bruits rythment notre lecture : «  roulis monotone, cliquètements cycliques, essieux qui chauffent, criailleries du métal ».

J’ai trouvé le style de Maylis de Kerangal étonnant, son écriture est parfois ponctuée de gros mots mais cela n’est pas désagréable, juste surprenant. Ainsi, lorsque Hélène s’aperçoit qu’Aliocha prend racine dans son compartiment : « il lui suffit de voir le soldat endormi sur la couchette pour sentir que sa présence est saugrenue, déplacée et percevoir que quelque chose déconne ici, que quelque chose disjoncte ». De longues phrases parsèment le récit, alternant avec des phrases courtes, qui impulsent du rythme et aussi du suspense, car à l’instar d’Hélène, nous redoutons qu’Aliocha soit découvert et puni…

Au final, un petit roman qui se lit très bien, surprenant à bien des égards mais qui m’a laissé un peu déçue. Je n’ai pas retrouvé l’énergie de Corniche Kennedy qui m’avait tant plu.

Tangente vers l’est, Maylis de Kerangal, Verticales, 127 pages, 11,50 €

Editions verticales

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Dimanche 29 janvier 2012 7 29 /01 /Jan /2012 18:43

En pleine canicule, une jeune femme, Blanche, débarque dans la maison de retraite des Roses pour y animer un atelier d’écriture, afin d’insuffler un peu de mouvement dans la vie de vieilles personnes pétries d’habitudes. Un petit groupe de huit participants se forme autour d’elle. Leurs souvenirs et bribes de vie affluent car « l’idée… est d’écouter l’histoire que raconte chacun de vous« . L’auteur évoque peu les consignes ou jeux d’écriture propres à ce type d’atelier. Elle se focalise plutôt sur la parole des résidents, Blanche relatant ce que les participants évoquent au fil des séances :

« Nous sommes entrés dans un chapitre qui devient intime, je suis d’accord avec vous, Stan, et Renée l’a ouvert sans nous prévenir. Mais ça fait partie des surprises d’un atelier. J’ai demandé un exercice de mémoire, il faut voir ça aussi. De mémoire, pas d’invention. Vous avez parfaitement entendu, Renée a affirmé qu’elle avait fermé la porte sans regrets, une valise dans chaque main, laissant son assureur de mari et leurs deux filles endormis ».
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Comme Renée, une des figures ayant le plus de relief (une ancienne libraire, certainement accorte), nous croisons dans ce roman plusieurs personnages attachants, dont les trajectoires rejoignent la grande histoire. Parallèlement, l’auteur alterne des chapitres plus sensuels, car la fraîche et douce Blanche, un peu paumée aussi, vit une relation physique intense avec « un quasi-inconnu ». Le roman aurait pu en rester là et devenir un recueil des souvenirs de huit comparses plutôt âgés. Mais la deuxième partie est plus inattendue : la bande de vieux se fait la malle en kidnappant Blanche…

J’ai apprécié la fantaisie et le charme de ce roman, même si mon attention s’est relâchée au fil du livre. J’ai été moins séduite par la deuxième partie, beaucoup moins réaliste que la première. Et la façon dont l’auteur retranscrit la parole des petits vieux, par l’intermédiaire de Blanche qui répète patiemment ce qu’elle entend, à l’instar d’une accoucheuse de mots (parfois de maux), m’a un peu agacée. Cependant, l’écriture est ciselée, pleine de trouvailles, parfois poétiques.  Une belle humanité se dégage de l’ensemble, un amour de la vie aussi. Je le conseille donc, même si l’ensemble manque un peu de rythme, à mon goût.

« On ne rouille pas de vieillesse, on ne se ratatine pas parce qu’on manque de sommeil, de soupe ou de couverture chauffante ! On rouille de la fuite du désir. »

PS : le titre -génial mais qui peut faire peur- reprend une phrase d’une interview de l’artiste François Morellet 

Je vais beaucoup mieux que mes copains morts, Viviane Chocas, Editions Héloïse d'Ormesson, 174 pages, 17 €

Editions Héloïse D'Ormesson

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  Reçu et lu dans le cadre du

  coup de coeur des lectrices  Fémina :

  merci à Femina !


 

Par Flora - Publié dans : L'attrape-livres
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Lundi 9 janvier 2012 1 09 /01 /Jan /2012 22:02

Quelle petite merveille que la dernière BD de Joann Sfar ! C'est un mélange d'histoire, de philosophie, d'érotisme délicat sans oublier l'humour ravageur du dessinateur qui saupoudre l'ensemble. Après une entrée en matière qui nous introduit dans l'horreur du  lumieres france-4 commerce triangulaire, nous découvrons, après le choc de quelques dessins où l'esclavage est évoqué dans toute sa brutale horreur, la frivole comtesse Eponyme en plein rêve érotique, accompagnée de sa petite chienne prénommée Fragonarde, et entourée d'une armée d'éléphants roses... Plus tard, nous la retrouvons, se prélassant dans l'herbe, en train d'écrire langoureusement son journal intime qu'elle lit à haute voix pour que sa chienne en profite, celle-ci ne manquant ni d'esprit ni d'à propos. Non loin de là, dans les cuisines, s'active un bel italien, Oracio, qui la fait follement fantasmer (la comtesse, pas la chienne, quoique on pourrait se demander qui est la plus animale des deux !) tandis que le comte veut dénoncer l'esclavage par un pamphlet, menaçant de se couper l'herbe sous les pieds puisque tous ses revenus sont issus de ce détestable commerce...      

Les Lumières de la France sont une série qui démarre tout juste, deux tomes devraient suivre celui-ci, nous indique la dernière page de couverture. Nous saurons donc alors ce que devient le petit garçon noir dont nous suivons les aventures au tout début de la BD et qui disparait - de but en blanc oserais-je écrire- pour laisser toute la place à la comtesse.

sfar 1-copie-2J'ai adoré cette BD, les dessins remplis de détails et de petites bêtes, insectes, vers de terre et autres bestioles issus de l'imagination débordante de Joann Sfar. Les couleurs de Walter sont magnifiques et correspondent aux différents transports, parfois amoureux, souvent volages, de la comtesse. Et quel ton, quelle liberté dans les dialogues comme dans les sujets abordés ! Passer de l'exclavage au libertinage, il fallait oser, tout comme les lubies que ces personnages issus du siècle des Lumières mettent en scène... Vivement la suite ! Et merci à Caroline de m'avoir donné envie de lire cette BD, sur l'excellent blog collectif des 8 plumes !

Les lumières de la France, tome 1, la comtesse Eponyme,  Dargaud, 64 pages, 14 € 

 

Par Flora - Publié dans : L'attrape-BD
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