Un renard à mains nues - Emmanuelle Pagano

Publié le par Marie-Florence Gaultier

Un renard à mains nues est un recueil de 34 nouvelles plutôt étonnantes signées Emmanuelle Pagano. Le titre évoque d’une part la nature, souvent présente dans l’écriture et d’autre part une certaine étrangeté, que l’on retrouve tout au long du livre.  Les personnages, souvent paumés par rapport à notre société actuelle (synonyme de vitesse, négation de l’Autre et de la Nature, préoccupations mercantiles diverses et variées dominantes…) se racontent en livrant des bribes de leur vie. Il est vrai que ces personnages, s’ils semblent paumés, sont souvent décalés comme l’indique le texte de la quatrième de couverture rédigé par l’auteur : « Les personnages de ces nouvelles ne se trouvent pas au milieu du récit, ils marchent dans les marges, se tiennent au bord de leurs vies, de leur maison, de leur pays, au bord des routes, à côté de leurs familles, de leur mémoire, à la lisière de l’ordinaire et de la raison, comme il leur arrive de faire du stop : au cas où on s’arrêterait pour les prendre. Je les ai pris dans mon livre. »

On y croise un vagabond qui s’invente des histoires de famille russe (« le Mensonge des raboteurs de parquet »), une femme qui découvre à la mort de sa mère un secret de famille (« la folie domestique »), une bénévole du don du sang (« Donneurs »), un auto stoppeur qui a trouvé le truc pour obliger les conducteurs à l’emmener (« Nos angles morts »), un trieur d’ordures ressassant une passion terminée (« Tomber d’elle »), une femme vigile dans un hypermarché (« Vigile »)… Des situations que nous pourrions vivre, dans lesquelles on se reconnaît forcément.

Beaucoup de personnages lecteurs sont récurrents dans ce recueil. Ce sont des portraits sensibles,  souvent de lectrices comme cette femme qui cherche consciencieusement les traces concrètes maculant les pages de ceux qui l’ont précédée, prosaïquement chocolat, sang et autres curiosités (« les paillettes »).

Les nouvelles se répondent les unes aux autres, très souvent un personnage qui apparaît dans l’une d’entre elles est développé dans une autre. Des situations le sont également, les différents morceaux de ce recueil peuvent donc être considérés comme appartenant à un tout. Emmanuelle Pagano amalgame, relie, concentre les nouvelles.

« Je pédalais jusqu’au milieu du lac pour y lire à l’abri des autres, mais pas trop loin d’eux quand même. Je restais toujours dans les parages, parce que c’était là, près des clapotis de l’eau contrariée par leur énergie, près des moqueries familiales, que je grandissais chaque été. » (« La Préférée du lac »)

Ce qui apparaît pour moi, après la découverte de ce livre, c’est la voix singulière qui en émerge, faite d’un mélange de douce folie et d’extrême sensibilité face à des détails, du quotidien ou enfouis dans la mémoire de tel personnage. Le point de départ est souvent réaliste et puis l’écriture nous emmène ailleurs, dans un monde curieux, surprenant.

Une belle découverte.

«   J’aime les interférences de toute façon, les intrus, les curiosités, j’aime quand un monde étranger s’invite dans le nôtre, comme ces talons au bord de la falaise, ou encore des paillettes de petite fille découvertes collées dans les pages d’un livre difficile emprunté à la biblio. Quand je tourne des pages c’est toujours pour découvrir de touchantes ingérences, des interactions, des inattendus. Parfois il n’est pas nécessaire de tourner des pages, il suffit d’être à l’écoute ». (« Les mots des gorges »)

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