Plongée dans une conscience nordique : Aime-moi demain

Publié le par Flora

Plongée dans une conscience nordique : Aime-moi demain

Aime-moi demain est un roman dans lequel les pensées d'un homme, Elling, défilent en flux continu. Elling, norvégien, la quarantaine, est célibataire. Il vit dans un appartement à Oslo, avec ses allocations d'adulte handicapé. Sa santé mentale est fragile, ce qui transparaît tout au long de ce long soliloque fictionnel. Évidemment, il n'y a pas beaucoup d'action dans ce texte, qui se concentre sur les diverses impressions et réflexions d'Elling, entrecoupées par ses menus déplacements. Par contre, fort heureusement, un fil conducteur apparaît dès le départ : Elling tombe amoureux de Lone, une jeune femme qui vend des saucisses. Il échafaude des tentatives d'approche autour de « la caravane à saucisses, que désormais [il associe] à un vaisseau spatial issu d'une galaxie inconnue ». Elling ne cessera alors de s'interroger sur Lone, objet de toutes ses attentions, qui est maladivement attirée par les extra-terrestres. Il ressasse indéfiniment autour de la vie de Lone, sa famille, son travail, imagine même des statistiques sur la fréquentation de la caravane (les hommes sont-ils plus nombreux à y passer ?), sur ses chances d'être remarqué et accepté. Heureusement, son meilleur (et quasi unique) ami Kjell Bjarne veille car Elling, tout à son amourette, oublie les vicissitudes du quotidien : tenir son appartement propre, se laver régulièrement et être présentable. Ce roman est très original, il permet de plonger dans les élucubrations d'Elling, dans ses « branle-bas de combat intérieur ». Cependant, la lecture de l'ouvrage fut souvent fastidieuse : la pensée d'Elling suit des cheminements difficiles à entendre, elle aborde parfois des terrains sensibles. Et il y a de nombreuses longueurs qui freinent la fluidité du texte. Mais si on passe sur ces désagréments, ce roman est intéressant à parcourir. Derrière la fantaisie et la douce folie du personnage principal, on devine des souffrances incurables comme la disparition brutale de son père, peut-être la cause de ses errances mentales. « Je savais quelle place m'était dévolue dans cette société, aussi avais-je appris à valoriser mon inventivité, j'avais porté en mon sein depuis tout petit mon aptitude à la fabulation. Laquelle m'avait certes joué des tours pendables à maintes reprises ; mais bon an mal an, elle avait néanmoins représenté un élément de sauvetage dans la grisaille du quotidien ». Ingvar Ambjørnsen modèle un personnage complexe, « un homme possédant des antichambres secrètes » dont on cerne mal les contours : Elling est-il un brave type un peu faible d'esprit ou un homme qui cache bien son jeu ? Est-il un simple maniaco-dépressif avec son obsession de la propreté ou plutôt un tueur en série dont personne n'a encore deviné les crimes ? Elling est tout cela à la fois : un être tout à la fois normal et anormal, adorable et détestable, en un mot humain. A de nombreuses reprises, un personnage récurrent traverse le roman : Oliver Grøtte, une sorte de justicier solitaire qui tue des personnes croisées sur son chemin. Une réminiscence du tueur fou Breivik, l'auteur de la fusillade d'Utoya en 2011 ? Ingvar Ambjørnsen absorbe la réalité qui l'entoure pour la faire rejaillir dans la fiction. Quel est le lien avec Elling ? On ne le sait pas vraiment clairement. Au lecteur de se faire sa propre opinion. Malgré une couverture peu soignée à mon goût et qui ne reflète absolument pas le contenu du livre, les aventures d'Elling, sous forme de récit dense, sont un fatras de pensées, une plongée dans une conscience torturée. A réserver aux amateurs de récits nordiques et de psychismes extrêmes.

Aime-moi demain, roman de Ingvar Ambjørnsen, traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud Gaïa éditions, 22 euros, 317 pages

Merci à la librairie Dialogues qui m'a envoyé le livre.

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