L'homme qui aimait les chiens - Léonardo Padura : grandiose

Publié le par Flora

L'homme qui aimait les chiens est un gros pavé de 672 pages que j'ai lu avec avidité et passion. Il m'a transporté très agréablement (quoique parfois durement) dans les coulisses de la grande et petite histoire du siècle dernier. En lisant, j'ai réactivé des notions d'histoire oubliées depuis la terminale (c'est dire comme c'était enfoui !), notamment sur la Russie et les débuts de la seconde guerre mondiale. Malgré le titre qui pourrait faire croire qu'il n'y a qu'un seul et unique personnage, Leonardo Padura alterne trois narrations, ce qui permet au lecteur de ne pas avoir le même point de vue et par là même d'enrichir sa perception des faits racontés. Surtout que deux de ces narrations sont issues de personnages qui ont des visions du monde complètement contraires. L'auteur met en scène Trotski, le révolutionnaire russe, au moment où, exilé par Staline, il entame sa traversée du désert. Parallèlement, Padura raconte la trajectoire de celui qui sera son meurtrier, l'espagnol Ramón Mercader. Plus proche de nous dans le temps, le personnage d'Iván fera le lien entre ces deux hommes, qui tous deux aimaient passionnément les chiens. Iván vit à Cuba et vient d'enterrer sa seconde femme. Après avoir pensé devenir écrivain, il est finalement devenu une sorte de vétérinaire amateur par nécessité, pour ne pas crever de faim dans une île ravagée par la pauvreté. Il porte en lui, depuis 1977, l'histoire de Ramón, qu'il a rencontré à Cuba de façon fortuite. 

 

"La conversation avec Daniel et ses effets immédiats allaient me servir à dépoussiérer et à revoir ce que j'avais écrit jusqu'alors. Je perçus, comme une nécessité viscérale de cette histoire, l'existence d'une autre voix, d'une autre perspective, susceptible de compléter et de faire ressortir par contraste ce que m'avait raconté l'homme qui aimait les chiens. Je découvris très vite que mon intention de comprendre la vie de Ramón Mercader n'allait pas sans essayer aussi de comprendre sa victime, car la personnalité de l'assassin, le bourreau et l'être humain, n'apparaîtrait complètement que s'il était accompagné de la cible de son acte, du dépositaire de sa haine et de celle des hommes qui l'avaient préparé et armé" (page 476)

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Ce qui m'a plu dans ce livre, c'est le fait de passer d'un personnage à un autre, d'alterner des logiques de vie et de politique évidemment différentes et de croiser toute une galerie de personnages secondaires mais qui sont extraordinaires. Les multiples détails rendent le roman vivant et ne font que renforcer sa puissance : tout est maîtrisé, rien ne semble inutile. A travers des chapitres plutôt denses, Padura relie subtilement, patiemment les faits et sa démonstration est implacable : Ramón Mercader a été une marionnette dans les mains de la police secrète de Staline. Une marionnette, certes, mais pleinement consentante. Par la narration très précise, très détaillée, très travaillée de Padura, nous comprenons ce long cheminement vers le meurtre. Et c'est tout simplement passionnant de suivre ces trajectoires qui se télescopent. Même si nous savons que Mercader va réussir à tuer Trotski, le récit ne perd pas en intensité, loin de là. Durant la lecture, on ressent que l'auteur a étudié à fond son sujet et d'ailleurs comment ne pas faire le parallèle entre Iván et Leonardo ? Les deux se rejoignent pour critiquer, par delà l'histoire de Trotski et de son meurtrier, la situation de Cuba. Et c'est en cela que le roman est fort, poignant : les erreurs politiques du passé perdurent au présent sans que nous puissions y changer quoi que ce soit. La littérature en fait le constat et ce qu'il en reste, c'est un persistant goût d'amertume.

 

L'homme qui aimait les chiens, Leonardo Padura, traduit de l'espagnol par René Solis et Elena Zayas, Métaillié, 672 pages, 24 €

 

Publié dans L'attrape-livres

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dasola 28/03/2011 18:16


Bonsoir Flora, ce roman est un chef d'oeuvre. Quelle puissance dans l'évocation. Les 667 pages se lisent avec un grand plaisir. Mon coup de coeur de ce début d'année et peut-être de l'année tout
court (voir mon billet du 10/03/11. Bonne soirée.


Yv 15/03/2011 11:43


Encore une qui tombe sous les charme et le travail formidable de Padura. Bienvenue au club !


Flora 28/03/2011 18:02



C'est vrai que ce livre contient tous les ingrédients du "grand" livre : celui qui marque...



Hélène 15/03/2011 09:23


J'ai lu dernièrement des éloges similaires chez Yves, je pense donc me laisser tenter...


Flora 19/03/2011 17:59



C'est un grand roman, mais il convient d'avoir du temps devant soi, d'être disponible. Pour ma part, j'ai mis deux semaines à le lire, avec bonheur et souvent avec quelques frayeurs aussi !