L'homme à la carabine - Patrick Pécherot

Publié le par Flora

Surprenant et passionnant livre que L'homme à la carabine de Patrick Pécherot : d'abord la couverture qui interroge le futur lecteur : qui est cet homme au chapeau melon qui nous vise avec son arme dont on ne distingue que l'embout ? En feuilletant le livre, on retrouve plusieurs photographies du même personnage, disséminées au fil des pages, en gros plan avec un numéro, en plan moyen, puis de profil, comme si cette personne demeurait, même sous des angles différents, un mystère. L'homme à la carabine est une tentative pour s'en approcher, à travers des strates de récits différents . 

 

Car évidemment, cet homme a une trajectoire particulière : il fit partie de la bande à Bonnot, ces anarchistes semant la mort autour d'eux, ces "frangins de mistoufle". Dès le début, et même sans en connaître les détails, on comprend en observant la dernière photo que le jeune homme au chapeau melon n'aura pas une longue existence : la légende, écrite à la main, nous informe sur son identité et la date de sa mort : "Soudy, exécuté à Paris, le 7 juin 1913".

 

"Ceci n'est pas un bandit"

 

A partir de là, plusieurs indices pour tenter d'approcher ce texte : c'est un roman puisque le mot est affiché sur la jaquette du livre, au dessus de la mention d'éditeur. En enlevant la couverture (parfois cela peut être utile et ici c'est bien le cas), un deuxième qualificatif est indiqué : "Esquisse". Ce mot correspond tout à fait au dessein de l'auteur : tenter d'esquisser la vie de Souby, en s'immergeant dans l'époque, en côtoyant ceux qui furent ses proches et ses comparses : Jules Bonnot, austère et froid, "à croire qu'il est mort en dedans", Octave Garnier, Raymond "la science", Pierre Cardi, Dieudonné Eugène... Toute une galerie de personnages prend vie et s'agite sous nos yeux. Toute une époque aussi ressurgit, juste avant la grande tuerie de 1914.

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Patrick Pécherot alterne des narrations différentes, assombrissant ou éclaircissant les scènes selon son angle de focale. C'est comme si on mettait l'oreille dans un coquillage pour entendre la mer : on imagine les arrestations, les bruits de chaînes, de carreau cassé... Parfois, pour mieux délimiter les scènes, il chipe au cinéma des "intérieur jour" ou encore mieux des "flash-back". Puis il sème des "feuilles volantes", comme insérées dans le livre, pour mettre en résonance des personnes ayant côtoyées (ou pas) les anarchistes maudits : on croise ainsi Henri Calet, Arletty, Georges Brassens, Aragon, Magali Noël. Comme si la sombre trajectoire de la bande avait imprégné d'autres parcours, plus heureux et fertiles. Parmi ceux-ci, celui de l'auteur, qui n'élude pas les ombres autour des bandits et surtout la misère, noire et complète. La conviction aussi que ce jeune Souby est passé à côté de sa vie : "Tu es de côté, André. Tu l'as toujours été. A côté des autres, à côté de la vie, à côté de toi-même jusque dans la souffrance quand tes poumons se déchirent et qu'à ta tête le sang résonne comme un glas. Tes yeux sont d'enfant triste et le bonheur à peine goûté a laissé à ta bouche deux marques qu'on prend pour des fossettes. Tu es imberbe, la peau douce d'une fille. A ton cou trop maigre, la cravate ajuste mal le col blanc qui le protège à peine. Ton manteau flotte au moindre de tes souffles fiévreux. De noir vêtu, en chapeau melon, tu sembles peint par Magritte. Ceci n'est pas un bandit."

 

Il faudrait aussi évoquer l'argot de l'époque merveilleusement bien rendu ici, qui donne un côté canaille au texte, mais sans l'alourdir. Un certain humour est présent également. J'ai beaucoup pensé en le lisant à Pierre Mac Orlan et Souby ressemble un peu au personnage du Quai des Brumes (il faudrait que je le relise, ce superbe roman). L'ensemble m'a séduite parce qu'il me semble qu'il y a une création dans ce livre, une belle recherche. L'idée qu'on peut écrire un livre sans forcément une logique narrative et c'est ce qui m'a plu, cette façon de musarder autour de Souby, l'homme à la carabine.

  

"Sur Metge, on a dégoisé, comme sur nous tous. Faut pas gober ce qui vient. Dans votre carnet, vous raconterez la vérité. Vous mettrez votre sauce autour, je vous fais confiance, mais il faudra que le fond soit vrai".

 

L'homme à la carabine, Patrick Pécherot, Gallimard, 271 pages, 16,90 €

 

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Publié dans L'attrape-livres

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Yv 13/04/2011 18:32


J'ai bien aimé dans l'ensemble, mais me reste un je-ne-sais-quoi de distance avec ce livre. Une réticence peut-être due au fait que Pécherot prend assez peu de recul avec ces personnages, peu
recommandables tout de même


Flora 14/04/2011 22:40



pour moi une super découverte... et pas du tout de distances ! 



alain 13/04/2011 12:21


Pas encore lu celui là. Mais j'aime beaucoup Patrick Pécherot.


Flora 14/04/2011 22:40



Pour moi une belle découverte, je pense que je devrais apprécier ses autres livres. 



Joelle 13/04/2011 09:20


Je connais trop mal cette période pour réellement apprécier ce livre ... du coup, il me tente assez peu malgré les bons échos !


Flora 14/04/2011 22:39



ici pas de réelle reconstitution historique, plutôt de multiples scènes de vie... Et l'époque rejaillit ainsi...