En avant, route ! Alix de Saint-André

Publié le par Flora

En avant, route !

 

Voici un livre qui me tendait les bras et dont j’achève la lecture ravie, avec l’impression étrange d’avoir cheminé sur les chemins ardus de Compostelle aux côtés de son auteur, Alix de Saint-André. Cette journaliste et écrivain a arpenté ce chemin, par trois fois, d’abord en dilettante avant de devenir une pèlerine aguerrie. Mais qui sont ceux qui empruntent les chemins de Compostelle ? : « les pèlerins ne sont ni des randonneurs ni des touristes ; ils n’achètent rien ; ils n’emportent rien ; ils passent en traçant un sillon éphémère dans l’imagination des sédentaires… Ils ne servent à rien sinon de relais mobiles à leurs messages pour le ciel. Les bons et les mauvais, car je me suis aussi fait engueuler en pleine cambrousse par une jeune femme déprimée qui voulait me détourner d’aller à Saint-Jacques : pour quoi faire, hein ? Nous sommes le papier tue-mouches des prières comme des blasphèmes. » (page 155). Sur le chemin, «  Nous avons tous la même identité sociale : pèlerin, et ne restent de notre ancienne vie qu’un prénom et un lieu d’origine. » (Page 30)

  

J’ai aimé ce livre car le lecteur, tout à fait consentant, est entraîné, confortablement installé dans son fauteuil, dans les pas de l’auteur, en direction de St Jacques de Compostelle. Cet exploit ne peut se réaliser sans douleurs physiques, ce que l’auteur n’élude nullement. Son récit peut se lire aussi pour se préparer à ce périple.  « Je pense aussi que nous sommes les rouages d’une horlogerie céleste. En plantant la pointe de nos bâtons dans le sol pour le repousser derrière nous, en une file ininterrompue et obstinée, nous, les pèlerins de Saint-Jacques, depuis des siècles, nous faisons tourner la terre.
Tout simplement.
 » (Page 74)

 

Alix de Saint-André raconte cette aventure menée trois fois, avec parfois des similitudes. Elle traduit fort bien les sensations de la marche, harassante, et puis aussi les rencontres, sans lesquelles le chemin serait sans intérêt. « Ce soir-là, je dînais à sept heures avec « Chagrin d’amour », une infirmière hollandaise qui avait pris la route parce qu’elle s’était fait larguer. Grande et jolie blonde, elle était dans l’ivresse de la marche à pied et n’envisageait plus de s’arrêter : c’était sain, économique et sans limites. A sa moyenne de quatre kilomètres à l’heure, il lui faudrait dix mille heures pour faire le tour de la terre. Soit, en marchant cinq heures par jour, et en se reposant le dimanche, deux mille deux cent cinquante jours,  à peu près six ans. A condition de marcher sur les eaux, cela va de soi…Où en est-elle ? Je ne l’ai jamais revue. C’était une personne très poétique, avec des foulards et des lunettes noires, un archétype comme on n’ose pas rêver en croiser dans la vie. » (Page 84). Et des rencontres, elle en fait beaucoup, souvent heureuses et d’autres, un peu moins… Qu’importe ! Alix de Saint-André a vécu, intensément, s’est progressivement dépouillée, lavée (au sens propre et figuré), purifiée, car le chemin accomplit toutes ces transformations. Ce livre témoigne aussi de son chemin vers la foi, de ses doutes, de ses interrogations, de ses cheminements tant géographiques que spirituels.

 

Ce qui fait le sel de ce récit, c’est l’humour dont l’auteur use et qui permet aussi de mettre à distance les difficultés qui peuvent survenir sur ce chemin. Elle parle notamment de ses excès sans tabous, excès de bonne vivante, l’alcool ou encore la cigarette, habitude qu’elle  a essayé de stopper, sans succès : « Quand on a fumé au moins trois bureaux de tabac, arrêter flanque un peu le vertige. C’est une aventure étrange. Depuis le lycée, l’une après l’autre, du lever au coucher, mes cigarettes étaient l’air que je respirais, le voile qui me cachait, le feu où je rôtissais mon angoisse, l’ouvrage qui occupait mes mains, le bijou qui décorait mes doigts ; une partie de moi-même. » (Pages 68-69)

Alix de Saint-André se raconte, par bribes, évoque ses amis, dont deux décèderont lors de ses périples, et parle aussi de son père, officier au Cadre Noir de Saumur. Le titre du livre est superbe : normal, c’est un emprunt à Arthur Rimbaud que l’auteur met en exergue dans la dernière partie de son livre, « Cap Finisterre ». Un livre qui donne envie de se lancer sur les chemins qui mènent à Compostelle !

« Le chemin leur était devenu comme une sorte de résidence secondaire mobile, inépuisable réserve d’amitié, de paysages, de fatigue partagée et de découvertes… Un lieu d’éternel retour. » (Page 113). 

 

En avant, route ! Alix de Saint-André, Gallimard, 307 pages, 19,50 €

 

Autres billets :

- le western culturel  

- Cunéipage

- Etonnants voyageurs

- article du monde

Publié dans L'attrape-livres

Commenter cet article

alain 16/08/2010 11:14


Beaucoup aimé aussi. J'ai entendu l'auteure à St Malo. Très drôle en plus..