Des gens très bien - Alexandre Jardin

Publié le par Flora

Avec Des gens très bien, Alexandre Jardin compose certainement un livre très particulier, différent de ceux publiés jusqu'alors (je n'ai pas lu beaucoup d'autres titres que le Zèbre donc je ne fais que subodorer...). Familier d'une certaine littérature, qu'il qualifie lui-même par une couleur, le rose, c'est à dire sentimentale et bucolique ("j'ai toujours eu très mal à ma mémoire ; assez pour devenir écrivain léger"), il prend un sacré virage avec ce livre-ci.  

 

Tout au long du livre, il explique qu'il a longtemps porté son nom comme un fardeau. Son grand père, Jean Jardin, fut le directeur de cabinet de Pierre Laval, pendant un an et demi. En règle générale, on ne juge pas ses parents, encore moins ses grands-parents ! C'est donc l'histoire d'un désamour, lent mais inexorable. Car évidemment, avoir pour grand-père le "dircab" de Laval, juste au moment de la rafle du Vél d'Hiv, n'est pas chose aisée à porter. Si ce grand-père, surnommé le Nain Jaune par son père, Pascal Jardin, n'a pas été jugé à la libération (personnage trop habile pour cela, nous souffle l'auteur), son petit-fils se charge dans ce livre de le condamner.

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Forcément, en tant que lectrice, je lis avec stupeur l'auteur présenter toutes les pièces du procès familial. Juger son grand-père avec autant de sévérité, c'est un peu beaucoup se renier, se haïr aussi : "Dans nos familles, la peur de porter un jugement sur l'honorabilité de sa tribu est ancestrale ; elle réveille la crainte sourde - et abyssale, j'en sais quelque chose - de se détruire soi-même. D'attenter gravement à son être".

 

Mais les faits sont là  : Alexandre Jardin m'a convaincue, tout au long du livre, que son grand-père est coupable. On perçoit que l'opération est nécessaire et salutaire. Car l'évènement de la rafle ne passe plus : ce grand-père qui a collaboré  laisse trop de honte à son petit fils. Il ne cesse tout au long du livre de démonter la légende et d'arracher le masque respectable au Nain Jaune. Pour cela, il s'appuie sur ses souvenirs familiaux, sur ses lectures (il cite certains ouvrages, dont la lecture fut marquante pour lui) et sur quelques rencontres, parfois déterminantes.

 

Et c'est un autre Alexandre Jardin qui apparaît à nos yeux : l'auteur de romans roses kirsch se repaît en secret d'ouvrages historiques, et ne cesse d'alimenter au fil des années sa quête de vérité, tout en fuyant ce passé trop lourd à porter. Les filets qu'il lance autour de la figure du Nain jaune se resserrent de plus en plus. Ce livre apparaît alors comme une revanche : non, Alexandre Jardin ne veut plus être solidaire de cette famille et le clame dans ce livre : son grand-père a collaboré à la rafle du Vél d'Hiv et c'est un "scandale absolu, insensé, à hurler, qui donne envie de se purger de son ADN".

 

Si l'auteur est sincère dans sa démarche, il nous implique fortement dans celle-ci et on ne peut rester neutre. Personnellement, j'ai trouvé ses arguments pour juger Jean Jardin justes. C'est un livre qui m'a surpris aussi par son écriture, très imagée et précise. J'apprécie sa façon d'enjoliver les choses, même si parfois il fait preuve de pédantisme, à rechercher sans cesse la meilleure formulation. Je retiens notamment l'expression "mes professeurs de cécité", expression par laquelle il nomme les personnes qui l'ont éloigné de la vérité : sa grand mère en fit partie (cf page 53).   

 

"J'écris simplement pour ne plus m'inscrire dans un lignage sans remords ; et cesser d'être complice"

 

Voilà mes impressions sur ce livre, mais je ne peux et ne veux ignorer toute la polémique autour de Des gens très bien. Dans le monde des livres du 7 janvier, Pierre Assouline qualifie Alexandre Jardin de "Tintin au pays des collabos" (billet sur son blog). Il insiste sur le fait que les historiens n'ont rien trouvé à reprocher au nain jaune, et donc que les suppositions du petit fils ne s'appuient sur "aucune archive inédite, aucun élément nouveau". Sur le site d'évène, l'oncle d'Alexandre, réfute lui aussi ce livre et défend l'honneur de son père Jean Jardin : "Gabriel démonte la thèse de son neveu". Cet article nous donne une autre visions du personnage Jean Jardin. 

 

Pour conclure, il est difficile de définir qui a raison, qui a tort. Qui est Jean Jardin ? Collabo ou bienfaiteur ? Le mystère demeure, selon le point de vue duquel on se place. Alexandre apporte sa vision des choses et nous la fait partager. Au lecteur de rassembler d'autres pièces du puzzle.  

 

Des gens très bien, Alexandre Jardin, Grasset, 297 pages, 18 € 

Publié dans L'attrape-livres

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Yv 03/04/2011 11:57


Qui a raison ? Qui a tort ? probablement A. Jardin ne le sait pas non plus : il pose des questions et se pose des questions. Exercice très intéressant qui provoque une polémique, tant mieux ; un
livre qui fait réagir c'est bien.