Beau tableau de chasse : "un chasseur de lions" d'Olivier Rolin

Publié le par Flora

Beau tableau de chasse que ce "chasseur de lions" ! Ce roman, qui était en lice pour le Goncourt, présente Eugène Pertuiset, un ami du peintre Manet, un bourlingueur en quête de trésors et d'autres aventures, souvent ratées :
"S'il y a du Sancho en lui, il y a aussi du Quichotte : il a lu trop de romans d'aventures, et trop naïvement, il croit que le monde est plein de testaments écrits à l'encre sympathique et de trésors cachés." (page 109)

On y rencontre également des proches du peintre, des écrivains et confrères, des demi-mondaines, mais aussi des révolutionnaires, des communards... Ce livre regorge d'anecdotes, de faits et lieux historiques, de personnages multiples, et c'est un plaisir de se laisser immerger dans ce magma du XIXe siècle. Pour autant, le narrateur effectue des remontées régulières dans son présent et s'interroge sur la mort, la littérature ou la peinture :
"C'est une des poétiques conséquences du temps qui passe : les témoins meurent, puis ceux qui ont entendu raconter les histoires, le silence se fait,  les vies se dissipent dans l'oubli, le peu qui ne s'en perd pas devient roman, qui a ainsi à voir avec la mort" (page 22)

"(Manet) peint. Il fait très froid, l'immobilité est pénible, il brosse rapidement, nerveusement, un portrait en brun, austère comme une bure, l'un de ses plus beaux. Autour de cette jeune femme et de son peintre, autour de leurs regards croisés, il y a la ville assiégée, l'hiver, la guerre. Après, que se passe-t-il ? On ne le sait pas. Le roman ne sait pas, ne peut pas tout." (page 75)    

L'auteur cite parfois ses sources (cf "le dictionnaire historique des rues de Paris") et les lieux fréquenté pour les besoins du roman (le musée de Sào Paulo où figure le portrait de Pertuiset (cf image)) comme un historien le ferait pour ses publications. Ainsi, on voit le roman se construire par petites touches et c'est passionnant.
File:Édouard Manet - Pertuiset, le chasseur de lions.jpg
J'avoue que au début de ma lecture j'étais parfois un peu perdue, noyée par toutes ces références historiques, artistiques, géographiques... Cela peut sembler intimidant mais finalement je me suis laissée porter par ce flot ininterrompu souvent comique (cf les titres des chapitres), notamment l'épopée de Pertuiset en terre de feu...  J'ai souvent regretté de n'avoir pas sous les yeux des reproductions de tableaux évoqués par Olivier Rolin pour mieux savourer le texte.

Un dernier extrait, pour le plaisir :  

"Quand il entre au Guerbois, on le salue bien bas, il est un Monsieur à présent - un Monsieur scandaleux mais un Monsieur. Il n'a rien trahi, rien cédé, et pourtant quelque chose a changé par rapport à l'époque d'Olympia, quelque chose dans l'air qu'il respire est moins vif, moins électrique, dirait-on. Est-ce le monde qui a changé ? Pourtant, les mêmes combats sont à mener, à jamais, la bêtise, le conformisme, le mauvais goût sont toujours triomphants (...) Alors, c'est peut-être simplement d'avoir à présent une oeuvre à défendre. Peut-être cela rend-il, quoi qu'on en ait, plus lourd, moins libre. Tout n'est pas devant, à inventer. Tout n'est plus possible". (page 180-181).  

Très belle découverte que ce Chasseur de lions ! Parfois ardu à lire mais réjouissant au final.  

Dernière remarque : l'auteur ressemblant fortement au narrateur, page 181 on apprend que ce dernier apparaît dans un film "au dernier plan sonnant à une porte, et ce sera sûrement, de toute ta vie, ton seul rôle au cinéma - ils ne savent pas ce qu'ils perdent". Quelqu'un saurait-il de quel film il s'agit ?  

Un chasseur de lions, Seuil, Fiction & Cie Seuil, 234 pages, 17,50 €

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Publié dans L'attrape-livres

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sandra 26/05/2009 23:17

Très beau billet pour un roman que j'ai beaucoup aimé aussi et même regret : cette méconnaissance de l'œuvre de Manet...Beaucoup aimé les digressions de l'auteur (tu) et surtout cette étrange coïncidence de la vie, deux rencontres improbables à 25 ans d'intervalle, qui l'a conduit a écrire sur ce pittoresque personnage ("Ce type me cherche,on dirait")symbole pour lui du temps qui passe