Envie d'un voyage au Kenya ? Alors ce livre, Nous autres est pour vous. Mais ne vous attendez pas à un circuit touristique balisé, l'auteur peint
le Kenya sans jamais occulter les faces sombres du pays.
Pierre, un jeune photographe de 33 ans, apprend la mort de son père qui vivait depuis longtemps au Kenya. Il décide d'aller chercher le corps,
l'occasion pour lui de parcourir le Kenya et de découvrir la vie de son père dans ce pays. Michel Figuier y est en effet devenu un écrivain public, se mettant au service des plus
pauvres.
«Pierre s’approche de la table de marbre où l’on a posé le corps, drapé jusqu’à la taille dans un linge bleu pâle. Il ne parvient pas à être ému. Il essaie pieusement d’éprouver des sentiments filiaux, mais sans succès. La curiosité l’emporte chez lui, comme toujours. En l’absence d’un système de conditionnement de l’air, de beaux ventilateurs brassent des effluves mentholés. Le cadavre sort d’une chambre froide, il est couvert d’une légère pellicule de givre qui lentement atteint son point de condensation. Pierre se demande s’il est congelé profondément ou non. Il pense à ces romans de science-fiction où des individus cryogénisés, allongés dans des cryptes, attendent d’un autre monde, une seconde vie. A ses côtés un employé de la morgue plein de tact attend, l’air recueilli.» p. 18-19.
D'autres personnages plutôt hauts en couleur traversent ce roman construit en courts chapitres numérotés : Rob, un américain, Françoise, une
paléontologue, Akwam, le demi-frère de Pierre, Elisabeth et sa fille Anyango la coureuse de marathon... L'auteur brosse pour chacun d'eux leur histoire, par petites touches :
"Anyango ne meurt pas. Elle restera fluette, l'élever ce n'est rien (...). On l'envoie à l'école, comme les autres. Les jambes d'Anyango sont beaucoup trop petites pour tenir le rythme
que tiennent les aînées. Il y a de l'école au hameau cinq bons kilomètres. Elle doit trottiner à l'aller, au retour souvent elle se met à courir, pour le plaisir d'aller son
chemin seule. A 7 ans Anyango se persuade qu'un nuage flottant au-dessus de la route est un signe du ciel envoyé par sa mère ; mais elle se garde bien de le dire à quiconque.
" (page 191)
Et puis il y a ces "nous autres", âmes errantes depuis longtemps disparues, les Massaïs, les Kambas, les Luos et qui évoquent des périodes de
l'histoire du pays, comme la construction du train ou les guerres :
"Une bruine enveloppe désormais les promeneurs et les statues et nous autres, par milliers les fantômes innommés, nous chantons la chanson de leurs rudes corvées, de leurs marches
forcées, nous sommes les porteurs qui portent la nourriture des porteurs qui portent la nourriture des porteurs qui portent la nourriture des porteurs." (page 97)
Stéphane Audeguy réalise un roman enthousiasmant à la lecture, par tous ces fils qu'il relie les uns aux autres : l'histoire du pays, la trajectoire de Pierre l'orphelin qui renaît
littéralement dans ce pays, (son âge n'étant pas un hasard, l'auteur lui-même le remarque "c'est celui du Christ" page 18) mais une fois terminé, on reste un peu sur notre faim. Son
écriture oscille entre poésie (lire le chapitre 0 surtout) et réalisme un peu froid, sans dialogues ni excès de psychologie. Il met à mal les clichés qu'on pourrait avoir sur
ce pays, berceau de l'humanité. En effet, prostitution, misère et violence traversent le roman, ainsi que les relations minées par le souvenir des
colonisations européennes.
Nous autres reste cependant un bon livre sélectionné pour de nombreux prix : le livre-inter bien sur, mais aussi le prix orange du livre , le
prix lavinal et certainement d'autres que je
ne connais pas...
"C'est un grand luxe que d'être seul. Pierre le découvre. Jusqu'alors, il a vécu comme la plupart des hommes ; porté par les courants paresseux et
tièdes de la vie sociale, il s'est toujours occupé, il est allé voir des expositions, il s'est rendu dans des salles de cinéma, il a visité des châteaux : il ne se souvient de rien. Il
s'habille et il descend, il n'est jamais allé à New-York ou à Barcelone, c'est donc ici qu'il apprend à marcher pour marcher, sans rien faire d'autre, les mains vides. (...) Pendant une semaine,
Pierre se promène, sans autre boussole que le hasard." (page119-120-121)
Nous autres, de Stéphane Audeguy, Gallimard, 252 pages, 17,50 €
Quelques commentaires : Yves a beaucoup
aimé mais pas vraiment Lazare. Sandra n'a pas eu de coup de coeur, ni Yaël...
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