Bouleversant "Ministère de la douleur" de Dubravka Ugresic

Publié le par Flora

Tania a fuit sa Croatie natale, en plein conflit serbo-croate. Par une ancienne relation, elle devient professeur à Amsterdam de servo-croate, une langue vouée à disparaître, avec l’éclatement de la Yougoslavie. Son ami Goran l'a quitté pour un poste au Japon. Sous sa houlette, un groupe d'étudiants issus de la Croatie, de la Serbie ou de la Bosnie, renouent avec la "yougonostalgie", bric à brac fait de souvenirs et de culture broyés par la guerre. C'est un roman fort parce que douloureux souvent. Ce que dépeint la narratrice, ce sont les blessures de l'exil, la solitude associée aux meurtrissures de la guerre, le fait d'avoir quitté un pays qui n'existe plus et la sensation de ne pas être à sa place aux Pays-Bas...  

"Je n'étais pas sûre de savoir où j'en étais sur ce point. Peut-être que moi aussi je cherchais un alibi. Je ne possédais pas le statut de réfugiée, mais comme les réfugiés, je n'avais pas où rentrer. C'était du moins ce que je ressentais. Peut-être que j'avais, comme tant d'autres, fait mien le malheur d'autrui pour avoir, à mes propres yeux, une excuse excluant le retour. D'autre part, le démantèlement du pays et la guerre n'avaient-ils pas causé mon malheur, n'était-ce pas la raison pour laquelle j'étais partie ?" (Page 19).

Lorsque Tania considère Amsterdam, ce qu'elle en perçoit assez rapidement c'est l'hypocrite envers du décor : "Ce Disneyland pour adultes m'avait enchantée au début, comme tous les touristes, mais après un certain temps, c'est de la répulsion qu'il a suscitée en moi. Peut-être avais-je projeté sur la ville, comme sur un écran de cinéma, mes propres cauchemars, peut-être y avais-je introduit des significations qui n'y figuraient pas."(Page 105). 

L'auteur insère différents styles dans le récit : les souvenirs fictifs de ses étudiants, des conversations à bâtns rompus, des textes purement narratifs... Beaucoup de références littéraires parsèment aussi le récit et l'enrichissent. Intéressant mais remuant !  

"Tournée vers le mur invisible, je me tape rythmiquement la tête contre le vent et je parle. Je ne crois pas en Dieu, je ne connais aucune prière. Enveloppée de vent, imprimée dans le paysage comme dans une vieille photo panoramique, moi, l'institutrice, la meilleure de sa génération, je dis ce que je sais, ma litanie balkanique. Les essaims de mots chassent les mauvais démons. Avec les sons je brise les vitres invisibles, comme Oscar Matzerath. Je crache les mots comme une seiche son encre. Je les émets sans destinataire, comme une lettre sonore dans une bouteille. Le vent les emporte, je vois mes mots voler au vent. Je les suis des yeux et je les vois s'enrouler en petits tubes. Les petits tubes font des loopings, puis des piqués, et viennent se cogner au mur d'eau. Là, ils se dissolvent vite, comme de l'alka-Seltzer. Et quand mes cordes vocales sont épuisées, quand le vent a rougi mon front, je quitte la plage, apaisée. Je ne laisse derrière moi aucune trace. En Hollande, les lignes d'horizon sont aussi bonnes que les vieux buvards de l'école d'autrefois. Elles boivent tout. (page 320).  

"Le ministère de la douleur" de Dubravka Ugresic, traduit du serbo-croate par Janine Matillon, Albin Michel, 22 euros, 236 pages.  


L'avis de ClochetteLaurent, Sébastien, Luce

Critiques de Télérama, Les Echos  

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Publié dans L'attrape-livres

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Sébastien L 16/03/2009 11:11

Ravi de voir que d'autres que moi l'ont lu... C'est un livre très émouvant, l'un de mes coups de coeur de la rentrée littéraire 2008.
Je te mets tout de suite dans mes liens :)

Flora 25/03/2009 19:56


Merci et à très bientôt ! Je garde un souvenir particulier de ce "Ministère de la douleur", un livre à part pour moi...


sylire 11/01/2009 21:53

Je retiens le titre. Suite à mon voyage en Croatie, l'an passé, j'ai lu quelques livres sur ce thème.

Aifelle 11/01/2009 11:36

Je le note, il y a encore peu de romans pour témoigner de cette tragédie et c'est un excellent moyen d'approcher ce qu'ont pu vivre les populations.

Flora 11/01/2009 21:36


effectivement, je ne connais pas d'autres textes sur cette guerre (mais il doit y en avoir d'autre). "Le ministère de la douleur" est un très beau livre, un peu noir parfois mais très
intéressant.  


Ys 10/01/2009 20:23

Je crains que ça ne soit un livre beaucoup trop dur et en prise avec la réalité pour moi... j'aime bien échapper au monde grâce aux livres...

Flora 11/01/2009 21:39


dommage car c'est un livre intéressant mais effectivement dur à lire, parfois... cela m'a changé des romans un peu plus "superficiels" que je lis régulièrement !