Esprit d'hiver : un huis clos plein d'esprit (au singulier comme au pluriel)

Publié le par Flora

Esprit d'hiver offre une forte expérience de lecture, saisissante, effrayante, surprenante. Le dernier roman de l'américaine Laura Kasischke, que je découvre avec ce titre, est d'une intensité telle qu'elle suscite l'interrogation et ce tout au long du livre, sur les évènements à venir, tout en ressassant les éléments présents. En découle une tension narrative continue qui nous tient en éveil jusqu'au bout, jusqu'à cette fin qui explose littéralement dans notre tête et qui aussitôt nous fait repenser tout le roman, sous un autre angle. Un roman magistral, plein d'esprit, au singulier comme au pluriel.

Le matin de Noël, Holly se réveille angoissée, une phrase s'impose dans son esprit et ne cesse de la déranger : « Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux ». Cette phrase sert de leitmotiv au roman (ou de boîte de pandore), sera son noyau central, autour duquel tout s'organise. Holly et son mari émergent difficilement de leur lit, ils ne se sont pas réveillés à temps alors qu'ils ont tant à faire : lui doit récupérer ses parents à l'aéroport et Holly préparer le repas pour sa belle-famille et quelques amis qui se joignent à eux. Leur fille adoptive, Tatiana, dort encore...

Tout en vaquant à ses occupations, Holly déroule ses souvenirs, notamment leur premier voyage en Sibérie pour l'adoption, précisément le matin de Noël. Elle culpabilise encore d'avoir complètement oublié d'emmener des cadeaux pour l'enfant ainsi que pour les nounous. Elle se remémore l'orphelinat et la découverte de cette pièce sordide dans laquelle elle n'était pas autorisée à entrer. La beauté de leur fille Tatiana, que les Russes voulaient appeler Sally, son sourire éclatant, frappe tous les gens qui la rencontrent, constate sa mère. Désormais adolescente, elle fait toujours la joie de ses parents, même si sa mère doit supporter ses sursauts de mauvaise humeur. En ce jour de fête, Tatiana a un comportement bizarre : elle surgit inopinément et surprend plus d'une fois sa mère, dérangée dans ses préparatifs.

Laura Kasischke instille dans son récit, resserré sur une seule journée, de multiples détails qui vont renforcer l'angoisse qui étreint le lecteur de façon progressive. L'odeur du shampoing de sa fille, l'immense rôti qu'elle doit mettre dans le four, le téléphone qui sonne, tous ces simples éléments ajoutés à d'autres forment la trame d'un récit étonnant dans lequel j'ai eu l'impression qu'Holly ne cesse de se battre, contre sa fille qui lui tient tête, contre sa belle famille qui ne donne signe de vie, contre son mari qui n'est pas là, contre le blizzard qui souffle à l'extérieur... Son enfance émerge dangereusement, sa mère malade, ses sœurs tentant de palier la situation. Et la poésie, qu'elle pratiquait plus jeune et qu'elle a abandonné. Holly ressent au cours de la journée le besoin impérieux d'écrire, de se libérer de ses fardeaux qu'elle rumine sans cesse...

Dans ce roman puissant, l'auteur nous maintient la tête dans la conscience d'Holly, comme dans un rêve qui tourne au cauchemar. Sa vie défile, bribes par bribes, obsessionnelles le plus souvent. Bien sûr, parfois, on se perd dans ce presque monologue, sur des pistes que Laura Kasischke amorce mais en birfurquant plus tard. A certaines reprises également, j'ai été agacée par les termes utilisés, notamment tous ceux qui évoquent l'amour béat que ressent Holly pour sa fille, tous ces surnoms qu'elle lui donne, les injonctions également qu'elle lui adresse, en pure perte le plus souvent. Mais finalement toutes ces sensations s'évanouissent à la fin, quand le chemin de croix d'Holly, de plus en plus sombre, se termine. Sa délivrance finale m'a permis de refermer ce livre oppressant mais puissant, froid mais vivifiant, comme un conte d'hiver.

Lu dans le cadre des matchs de la rentrée littéraire PriceMinister-Rakuten

Esprit d'hiver de Laura Kasischke, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Aurélie Tronchet, éditions Christian Bourgois, 275 pages, 20 €

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Aliénor 20/01/2014 15:23

Ma première lecture de l'année... un choc !